Arrêt sur l’image

 

sleeping-wolf-4536Souvent, les gens parlent des chiens comme si c’était la seule espèce de toute la planète avec le besoin d’être actif et stimulé sans interruption. En effet, il existe des tas de livres vous expliquant comment satisfaire ce besoin, afin d’empêcher votre chien de devenir fou…

La vérité, c’est que les chiens cherchent la même chose que tous les autres êtres vivants de la planète à savoir, faire le strict minimum pour survivre, faire face à ce que la vie apporte et se débrouiller dans leur groupe social, cela avec le minimum de tracas – tout comme nous !  Quel animal perdrait son temps et son énergie précieuse, sans que l’action ne lui apporte un bénéfice évident ? D’où nous vient cette idée ?

Quand ces mêmes personnes, qui s’attendent à ce que les chiens bougent toujours au rythme d’un sprinteur aux jeux olympiques, croisent un chien dont le propriétaire applique Amichien Bonding et constatent à quel point le chien est calme et détendu, elles peuvent facilement mal interpréter la réalité et penser que le chien s’ennuie ou déprime. Pas étonnant au vue des informations qui prévalent aujourd’hui, que ces interprétations erronées et les critiques infondées sont si répandus.

367965Ces interprétations sont vite construites, car beaucoup de gens croient que dans l’éducation traditionnelle on incite le chien à agir en criant, sifflant ou en devenant plus ou moins fou. L’idée, c’est que le chien doit être excité au maximum pour accomplir une quelconque tâche. On a vu ça ailleurs alors ce doit être la bonne façon de procéder, n’est-ce pas ?

D’un autre côté, des personnes croient s’y connaître bien aux chiens juste par ce qu’ils aiment bien les canins et qu’ils regardent beaucoup de documentaires à leur sujet. Malheureusement, ce n’est pas réellement le cas. Les médias populaires, qui aspirent à informer et éduquer, fournissent une quantité d’informations biaisées. Je pense notamment aux documentaires télévisés à but éducatif qui doivent trouver l’équilibre délicat entre cette intention et leur besoin (financier) essentiel d’amuser et d’accrocher le téléspectateur. Cela signifie souvent des prises de liberté avec la vérité, pour ne pas perdre le public, par exemple, la vitesse à laquelle on fait succéder les événements. C’est une des raisons qui nous fait croire que la vie d’un canin à l’état naturel est une chaîne ininterrompue de travail, mouvement, danger et stimulation.

tumblr_mtuxx3PYI11s7i1rro1_500Même si à l’occasion on entend parler de réalisateurs des documentaires animaliers qui suivent un animal pendant trois semaines voire plus sans jamais l’apercevoir, l’impression persiste que ce que nous voyons sur l’écran en 60-90 minutes est un documentaire ‘en direct’, comme de la téléréalité diffusée sur 24 heures. Les activités compressées dans le temps laissent croire que les animaux (les loups en particulier) se déplacent toute la journée pour survivre, sans jamais reprendre leur souffle. Ce genre de pensée est très populaire ; cette semaine, j’ai lu un article par un expert canin qui affirme que les chiens domestiques aboient car ils s’ennuient, tandis que les loups ne le font pas puisque ils n’ont pas le temps de s’ennuyer! Cet expert n’a certainement pas pris conscience de la quantité de temps que ces animaux passent à ne faire absolument rien, dès que la situation le permet.

Nous acceptons sans problème le fait que les lions passent une énorme part de leur temps à se prélasser et à faire strictement rien, or nous sommes perturbés par l’idée que nos chiens feraient bien la même chose, si cela était possible (en se débarrassant des humains hyperactifs !)

Un bon exemple de l’information compressée et de la confusion qui en résulte : un excellent programme de 55 minutes qui raconte le parcours d’un loup exceptionnel de Yellowstone – il se trouve que ce loup était le favori de Bob Landis, un réalisateur renommé. Le projet de Bob concernant ce loup lui prit 300 jours de travail par an, pendant quatre ans. Il s’agissait de suivre dans la mesure du possible l’animal et d’enregistrer les événements clés de sa vie, mais aussi de trouver et de filmer une portée des louveteaux qui contenait par chance un jeune sosie du loup adulte. Cela permettrait de raconter l’histoire crédible de sa vie, commençant tôt dans sa jeunesse: une histoire extrêmement amusante et attachante. Ce n’est pas Bob qui a eu l’idée de ce ‘flou artistique’, mais l’objectif des producteurs de télévision est d’accrocher le public. La réalité, le fait qu’une telle histoire est impossible à filmer, n’intéresserait personne.white_wolf_sleeping

Dans le cas de ce genre de documentaires, on a toujours libre recours aux précieuses images d’archive. Ce matériel peut être filmé dans un ordre différent, à un moment différent, voire il montre d’autres animaux. Il y a parfois des années d’écart entre les différentes séquences et même s’il n’est pas question de vouloir délibérément décevoir le spectateur, il est nécessaire d’utiliser des enregistrements de sources différentes, pour construire une représentation fluide des faits et de ‘boucher les trous’.

Les meilleurs réalisateurs sont sur leur nuage quand ils arrivent à filmer une séquence de comportement qui va ravir ou étonner le spectateur, comme un grizzly qui descend une pente en roulant, ou plusieurs faons d’orignal qui courent et sautent ensemble dans un pré. Le petit nom affectueux donné à une telle scène, c’est ‘une scène d’argent’ (‘the money shot’), car elle permettra de vendre le film à une compagnie de télévision et de le faire parvenir jusqu’à nos écrans, sans oublier qu’elle permettra à notre cameraman dévoué de gagner son pain bien mérité.

La conséquence de ces films créés un peu comme des patchworks, c’est que ceux qui regardent le résultat final sont facilement amenés à croire que ‘l’action’ sur l’écran représente la vie quotidienne de l’animal. En réalité, les réalisateurs, surtout ceux qui filment des prédateurs, sont la plupart de temps confrontés à des animaux qui dorment, pendant que leurs proies passent autant de temps à brouter. Toute autre ‘action’ est rare et précieuse comme l’or.

sleeping-wolf-89390Je me souviens d’une occasion ou je conduisais à 6 heures du matin sur une route menant à un excellent point d’observation, quand je suis tombé sur Bob Landis en train de filmer cinq loups autour d’une carcasse d’éland. Je me figeai immédiatement là ou j’étais. Je restai complètement immobile, sans faire le moindre bruit dans ma voiture, et il était clair que Bob n’était pas du tout ravi de voir quelqu’un d’autre – chose facile à comprendre car nul ne sait, combien de semaines il avait attendu une scène semblable. Malheureusement, après une dizaine de minutes une autre voiture est arrivée, la goutte d’eau qui fit déborder la vase pour les loups, qui se dépêchèrent de regagner la forêt.

Je sais que pour bien comprendre n’importe quelle espèce il faut passer des heures, des semaines, voire des années à l’observer patiemment. J’en ai discuté avec les réalisateurs professionnels mais je l’ai aussi fait moi-même, souvent en passant une journée entière à attendre et espérer d’avoir un bref aperçu d’un animal ou d’un mouvement précieux.

J’ai eu beaucoup de chance car pendant toutes ces années il m’a été souvent donné d’observer des loups en pleine action mais cela demande toujours de la patience (cependant bien moins que pour réaliser un documentaire). Une fois, nous avions passés plus de cinq heures sur le flanc d’une colline, sans bouger, en espérant entrevoir une meute de loups avec leur nouvelle portée. Le collier émetteur de la femelle nous à signalé sa présence dans la forêt à environ huit cent mètres de nous, alors nous sommes restés là, à regarder à tour de rôle à travers nos télescopes dans l’espoir d’apercevoir ne serait-ce qu’un seul louveteau. A l’instant où nous étions sur le point d’abandonner cet endroit, nous avons eu notre récompense quand huit louveteaux sont apparus dans la clairière, suivis par les adultes protecteurs.

A notre grande joie, les adultes s’installèrent au soleil et les louveteaux jouèrent ensemble encore pendant un quart d’heure. Après le jeu, les louveteaux décidèrent eux aussi de faire une sieste, et nous sommes restés à regarder les formes allongées, totalement immobiles pendant une heure et quart, sans qu’il se produise quoi que ce soit.

Attendez, quelque chose se passe... Non, au repos!

Attendez, quelque chose se passe… Non, au repos!

Un jour, j’ai dit à Bob que j’aurais adoré voir toutes les séquences qui ne quittent jamais sa salle de montage, car il y avait des heures et des heures de la ‘vraie vie’ des animaux. J’étais stupéfaite et ravie quand le lendemain il me fit cadeau de disques qui ne contenaient rien d’autre que cela. Je le remerciais de son geste généreux et il fit la remarque que ces enregistrements n’intéresseraient personne, alors s’ils pouvaient m’être utiles, il s’en réjouissait. Je n’ai jamais oublié ce cadeau et même s’il n’y a pas de musique dramatique ni de commentaires qui pourraient éclairer ce qui se passe, ce film en temps réel a été inestimable pour moi.

A l’avenir, quand vous regarderez ces documentaires saturés d’informations, imaginez à quoi votre propre vie ressemblerait aux yeux des autres, si les dernières cinq années étaient réduits aux seuls moments d’action, à savoir les mariages, naissances, décès, Noël, anniversaires, vacances etc. Serait-ce une représentation réaliste de votre vie de tous les jours ?  Je suis certaine que le spectateur se demanderait où vous trouvez l’énergie !

Vous êtes surement divertis par ce genre de programmes (pour moi, c’est le cas) et vous pouvez vous émerveiller devant la beauté des images en HD, mais s’il vous-plaît, ne prenez pas les ‘scénarios’ au pied de la lettre.

Jan Fennell

le 7 mai 2014

Titre original: “The Reel Picture”
Traduction de l’anglais: Anna Mossuz, photos extraites du texte original. Vous pouvez retrouver le texte original, ainsi que d’autres articles par Jan Fennell, sur le site: www.janfennellthedoglistener/blog/Jan